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Quand la divergence religieuse bascule dans l'appel à la haine !

Concept du vivre ensemble et la fabrication d’un danger imaginaire

Le vivre-ensemble est un principe mobilisateur dans toute société. Il traduit une volonté commune de faire société malgré les différences raciales, ethniques, religieuses ou idéologiques.

Le Sénégal est souvent cité comme un exemple de stabilité en Afrique. Jusqu'ici, notre pays a été épargné par les guerres civiles et les affrontements qui ont déchiré d'autres nations du continent. Pourtant, cette image ne doit pas occulter certaines tensions réelles qui traversent notre société.

Depuis l'essor des réseaux sociaux, les divergences entre certains milieux confrériques et les gens de la Sounnah sont devenues plus visibles. Les débats qui relevaient autrefois de cercles restreints sont désormais exposés au grand public.

Jusqu'ici, cela pourrait relever du fonctionnement normal d'une société où coexistent différentes sensibilités religieuses. Le problème apparaît lorsque la contradiction doctrinale laisse place à la stigmatisation, puis à l'appel à la haine.

Depuis plusieurs années, un discours récurrent présente les gens de la Sounnah comme une menace potentielle pour la paix sociale. Certains les assimilent aux groupes armés opérant dans le Sahel. D'autres affirment que s'ils deviennent plus nombreux, ils reproduiront inévitablement les violences observées ailleurs.

Cette rhétorique n'est pas anodine. Elle permet d'éviter le débat de fond. Au lieu de répondre aux arguments, on cherche à discréditer ceux qui les portent. Au lieu de discuter des croyances, on transforme leurs défenseurs en menace publique.

Pourtant, chacun peut observer autour de lui des hommes et des femmes qui s'affilient à la Sounnah, vivent parmi leurs familles, travaillent avec leurs voisins et participent à la vie de la cité sans jamais recourir à la violence. La réalité contredit donc largement le portrait que certains tentent d'imposer.


Le cas Madiama Fall

C'est dans ce contexte qu'interviennent les déclarations de Madiama Fall, un professeur autoproclamé sans aucune base islamique.

L'extrait qui a largement circulé sur les réseaux sociaux lui attribue des propos rendant licite le sang des gens de la Sounnah. Une telle déclaration est d'une extrême gravité. Car au-delà de la polémique, c'est l'intégrité physique d'une partie des musulmans du pays qui se trouve visée.

Le plus inquiétant est que cet épisode n'apparaît pas comme un accident isolé. Pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui, il faut s'intéresser à la trajectoire de l'intéressé.

Il s'est fait connaître à travers des émissions traitant de sujets rares, mystérieux ou liés à l'invisible. Des thèmes tels que la construction des pyramides en Egypte et à travers certaines questions ésotériques qui ont rapidement attiré l'attention d'un public curieux. Les extraits se sont diffusés massivement et son audience a connu une croissance rapide.

Ce phénomène n'est pas surprenant. Notre société demeure particulièrement réceptive aux discours qui prétendent révéler des secrets cachés ou apporter des réponses inédites à des questions complexes.

Mais progressivement, le contenu a changé de nature et une cible est toute trouvée.

Au départ, Madiama Fall tentait de justifier certaines pratiques religieuses à partir de versets coraniques. Les gens de la Sounnah ont répondu à ces arguments, contestant ses interprétations et estimant qu'elles ne reposaient ni sur le contexte des versets ni sur la compréhension des savants.

Dans toute controverse religieuse, chacun est libre de juger les arguments avancés. Mais lorsque** les arguments ne suffisent plus**, certaines personnes choisissent une autre voie.

C’est ainsi que les gens de la Sounnah ont alors été assimilés à des mécréants par cet homme. Leur apparence a été tournée en dérision. Ils ont été comparés à d'autres groupes religieux notamment aux juifs. Puis les accusations se sont multipliées. Enfin, la dernière étape a été franchie : celle de la licéité du sang.

Cette gradation dans le discours mérite d'être méditée. Car lorsqu'un débat passe de la réfutation à l'excommunication, puis de l'excommunication à la légitimation de la violence, il ne s'agit plus simplement d'une divergence doctrinale.

L'islam a toujours traité avec une extrême gravité la question du takfir. Le Prophète ﷺ a dit :

« Lorsqu'un homme dit à son frère : "Ô mécréant !", alors cela retombe sur l'un des deux. Si celui à qui il l'a dit est réellement tel qu'il l'a décrit, alors c'est le cas. Sinon, cela revient sur celui qui l'a prononcé. » [Bukhari et Muslim]

Ce hadith devrait suffire à faire trembler quiconque s'aventure à distribuer les jugements de mécréance avec légèreté.

Certains rétorqueront que les gens de la Sounnah pratiquent eux-mêmes le takfir. La réalité est pourtant plus nuancée.

Les gens de la Sounnah mettent en garde contre certains actes qu'ils considèrent comme du polythéisme (invocation des tombes, sacrifice pour autre qu’Allah, etc…) ou des innovations religieuses. Mais ils distinguent traditionnellement entre le jugement porté sur un acte et celui porté sur une personne précise, lequel obéit à des conditions connues des savants. La différence est fondamentale.


Deux poids deux mesures ?

Une autre question mérite d'être posée.

À l'heure où certains sunnites sont poursuivis ou emprisonnés pour des “propos offensants” envers certaines figures religieuses, comment expliquer l'absence apparente de réaction face à des déclarations touchant à la sécurité physique d'une partie des citoyens ?

Nous ne prétendons pas apprendre son métier à la justice sénégalaise. Mais nous revendiquons le droit de nous interroger. Car l'égalité devant la loi demeure l'un des fondements de toute société juste.

Lorsqu'une partie de la population a le sentiment que certaines paroles sont sanctionnées tandis que d'autres sont tolérées, la confiance s'érode progressivement.


Aux gens de la Sounnah

Enfin, cet épisode contient également une leçon pour les gens de la Sounnah.

Si certains ressentent aujourd'hui le besoin de recourir à la caricature, à la peur ou à la stigmatisation, c'est peut-être parce que l'appel à la réforme des croyances produit des effets réels. Mais cela ne doit conduire ni à l'arrogance ni à l'excès.

Notre responsabilité est de demeurer irréprochables. Nous devons répondre à la haine par la justice, à la caricature par la science, et à la provocation par la sagesse.

Car la force de la Sounnah n'a jamais résidé dans la violence ou l'intimidation, mais dans la clarté de ses preuves et la noblesse de ses principes.

Mouhamed Ba

Rédacteur